Imágenes de páginas
PDF
EPUB
[blocks in formation]

LA MARQUISE à Julie.

A prendre auprès de vous, il la reconnoîtra,
JULIE

Mon frere, à ce qu'il croit, la dépaysera.
LE COMTE à la Marquife.

Je m'en fais fort.

LA MARQUISE du Comte.

Mais, quoi, menfonge fur menfonge?

LE COMT E.

C'est l'effet du malheur où mon pere me plonge;

Je ne ments qu'avec lui.

LA MARQUISE en riant.

Bon, bon!

LE COMT E.

Sa dureté

M'en a fait de tout temps une néceffité.
Il m'a tout refufé dès ma tendre jeunesse,
Mes befoins ne pouvoient animer fa tendreffe:
Quand je les expofois tout naturellement,
Il ne m'écoutoit point; mais infenfiblement
J'exagerai le vrai, puis j'inventai des fables
Qui le touchoient bien plus que des faits véritables.
Voyant l'heureux fuccès de ma dextérité,
Je ne lui difois plus un mot de vérité.
Enfin, fi d'un menteur j'ai pris le caractére,
Il n'en faut accufer que l'humeur de mon pere,
Qu'on ne peut adoucir fans apprêt & fans art,
Et que le naturel touche moins que le fard. ·
Heureusement pour moi, fi le faux l'intéresse,
On le lui fait goûter fans beaucoup de finesse ;
Il s'y livre aisément, & je suis étonné
Qu'encor d'aucun menfonge il ne m'ait foupçonné.
J'ofe donc préfumer que ma chere Clarice,
Soutenant que ma fœur l'a prife à son service,
Peut, comme fa fuivante, être auprès d'elle ici,
Et que nous ne courons aucun risque en ceci.
Je conviens avec vous qu'il doit la reconnoître ;
Mais moi, de fon efprit je me fuis rendu maître,
Sans jamais de fon cœur avoir pû me faifir,
Et lui fais croire tout, felon mon bon plaisir,
LA MARQUIS E.
Vous croira-t-il plûtôt que les yeux ?

LE COMTE.

LA MARQUISE.

Je m'en flatte,

Vous

L'entreprife, mon fils, me paroît délicate,

Vous favez à quel point il eft prompt, emporté;
Et s'il parvient enfin jusqu'à la vérité,
Il vous régalera d'une vive apoftrophe.
LE COMT E.

Mon pere m'a rendu menteur & philofophe :
A fes emportemens j'oppose le fang froid;
Mon flégme le défarme, il s'adoucit & croit
Tous les faits que j'invente : étonné qu'à mon âge
J'aye un extérieur fi prudent & fi sage,

Il n'imagine pas qu'un Caton tel que moi
Voulût rien hafarder contre la bonne foi.
JULIE

Il le faut avouer, vous étes admirable
Par l'air dont vous favez lui donner une fable
Pour un fait avéré : moi-même quelquefois
Je donne dans le piége, il m'entraîne, & je crois.
LE COMTE.

De plus fines que vous pourroient s'y laiffer prendre.
LA MARQUISE.

Pour moi, prefque jamais je ne puis m'en défendre:
Vous m'impofez toujours, même fans y viser,
Si vous ne prenez foin de me défabufer;
Mais le menfonge en vous devient une habitude.
LE COMTE.

N'ayez à cet égard aucune inquiétude.

Au fond, je le détefte, & je n'ignore pas
Qu'il n'eft point de défaut plus honteux ni plus bas :
Mes principes en tout font conformes aux vôtres.
JULIE.

Vous en donnez fouvent à garder à bien d'autres
Qu'à mon pere.

LE COMT E.

Oh, fort peu, fi ce n'est au Baron; Qui, menteur par nature, eft un sot fanfaron', Un bravache infolent, campagnard à boutades, Dont j'aurois reprimé vingt fois les incartades, Tome X.

M

Si je n'afpirois pas au précieux bonheur
D'être bien-tôt l'époux de fa charmante fœur.
Quand il vient me conter fes rares aventures
Récits faftidieux, groffieres impoftures,
Loin de le réfuter, je charme mon ennui
En me donnant l'ébat de renchérir fur lui:
Par cent faits merveilleux je le force à fe taire.
Le menfonge avec lui d'ailleurs m'eft néceffaire
Pour l'amour de Clarice, & de vous-même auffi
Dont il brigue le cœur: il eft toujours ici,
Et fans moi vous auriez l'honneur d'être fa femme;
Car d'un joli projet j'ai découvert la trame.
Mon pere, qui foupire en fecret pour la fœur
De ce fade Baron, feconde fon ardeur,
Efpérant obtenir que par reconnoiffance
Il engage Clarice à quelque complaifance.
Je fai que le Baron ne veut que l'amufer;
Que preffé vivement, il tâche à s'excufer
Sur de fortes raisons qu'à toute heure il invente;
Mais mon pere piqué, gronde & s'impatiente.

[blocks in formation]

Clarice va paroître en habit de suivante.
*Comme il la trouvera tout-à-fait reffemblante
A la beauté qu'il aime, un objet fi touchant
Décélera d'abord fon coupable penchant :
Son cœur impétueux, qui ne fait jamais feindre,
Cédant à ses transports, ne pourra fe contraindre,

Et nous révélera la fecrette raifon

Pour laquelle il prétend vous donner au Baron.
LE COMTE à la Marquife.

De-là nous ferons naître une fcéne comique,
Qui le rendant confus, vous rendra defpotique ;
Et pour fuir un éclat dont vous lui ferez peur,
Il faudra qu'il confente à faire mon bonheur.
JULIE à fa mere.

Quoi, vous confentirez que l'on me facrifie
Au Baron?

LE COMT E.

Point du tout; & je vous certifie Que nous ferons si bien, qu'avant la fin du jour 11 fortira d'ici guéri de fon amour.

LA MARQUIS E.

Mais je trouve, après tout, Clarice bien hardie; Son rôle eft délicat dans cette comédie.

LE COMT E.

a

Et quel rifque court-elle avec Dortiere & moi?
Au défaut de la force, il eft permis, je croi,
Contre les ennemis, d'employer l'artifice.
Mon pere ne veut pas que j'aille chez Clarice:
Quand il m'y rencontroit, il étoit en fureur,
Le Baron complaifant, défendant à sa fœur
De recevoir de moi ni lettre ni vifite,
Près de lui chaque jour s'en faifoit un mérite;
Mais Clarice s'eft mife en pleine liberté
Par un expédient avec moi concerté.
Elle a feint que fa tante extrêmement malade,
Demandoit a la voir une fauffe ambassade
La preffant de partir fans perdre un feul moment,
Elle eft montée en chaife avec empreffement.
Dortiere en poftillon conduifoit la voiture;
Et, comme heureusement la nuit étoit obfcure,
Tout-a-coup tournant bride, il l'a conduite ici.
Par un autre bonheur, notre amoureux tranfi

« AnteriorContinuar »