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aussi s'aperçoit-on que c'est une marchandise bien mélée.

« Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous. - Parlez plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend. - Non, non, répondit le diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là : c'est un Catalan qui revient des îles Philippines, où il était fibustier. Diriez-vous à le voir que c'est un foudre de guerre ? Il a pourtant fait des actions prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet par lequel il demande certain poste pour récompense de ses services ; mais je doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au premier ministre.

-Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Léandro Perez, un gros et grand homme qui paraît faire l'important : à juger de sa condition par l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche seigneur. — Ce n'est rien moins que cela, répartit Asmodée : c'est un hidalgo des plus pauvres, qui , pour subsister, donne à jouer sous la protection d'un grand.

« Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse observer.

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C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi : je vais vous en faire le détail.

«Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux auteurs castillans: ils le trouvèrent plein d'expressions trop hardies et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette production singulière; ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils présentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme contraire à la pureté et à la netteté de la langue espagnole.

« Le placet parut digne d'attention à Sa Majesté, qui nomma trois commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en était effectivement répréhensible, et d'autant plus dangereux qu'il était plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a décidé : il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne composeront plus de livres à l'avenir; et que même, pour mieux conserver la pureté de la langue castillane, ces académiciens ne pourront être remplacés, après leur mort, que par des personnes de la première qualité.

Cette décision est merveilleuse, s'écria Zambullo en riant : les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à craindre. — Pardonnez-moi, répartit le démon: les auteurs ennemis de cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont pas tous de l'académie de Tolède.)

Don Cléofas fut curieux d'apprendre qui était le cavalier habillé de velours grisblanc qu'il voyait en conversation avec le licencié. « C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, officier de la garde espagnole: je vous assure que c'est un garçon très-spirituel. Je veux, pour vous faire juger de son esprit, vous citer une répartie qu'il fit hicr à une dame en fort bonne compagnie; mais pour l'intelligence de ce bon mot, il faut savoir qu'il a un frère, nommé don André de Prada, qui était il y a quelques années officier comme lui dans le même

corps. « Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don André, et lui dit: « Seigneur de Prada, je porte « même nom que vous; mais nos familles « sont différentes. Je sais que vous êtes « d'une des meilleures maisons de Catalo« gne, et en même temps que vous n'êtes

« pas riche. Moi, je suis riche et d'une « naissance peu illustre. N'y aurait-il pas a moyen de nous faire part mutuellement << de ce que nous avons de bon l'un et « l'autre ? Avez-vous vos titres de noa blesse ? » Don André répondit qu'oui. « Cela étant, répliqua le fermier, si vous « voulez me les communiquer, je les met« trai entre les mains d'un habile généaloagiste qui travaillera là-dessus, et nous « rendra parents en dépit de nos aïeux. De « mon côté, par reconnaissance, je vous « ferai présent de trente mille pistoles. « Sommes-nous d'accord ? » Don André fut ébloui de la somme: il accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de l'argent qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit depuis ce temps-là.

Or, son cadet, qui n'a rien gagné à ce marché, était hier à une table où l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du roi; et là-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole à ce jeune officier, lui demanda s'il n'était pas parent de ce fermier? « Non, Madame, lui a répondit-il, je n'ai pas cet honneur-là: a c'est mon frère. »

L'écolier fit un éclat de rire à cette répartie, qui lui parut des plus plaisantes.

Puis apercevant tout à coup un petit homme qui suivait un courtisan, il s'écria : a Hé, bon Dieu ! que ce petit homme qui suit ce seigneur lui fait de révérences ! il a sans doute quelque grâce à lui demander. - Ce que vous remarquez là, reprit le diable, vaut bien la peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homms est un honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux minérales qui sont en réputation. Il a prêté sans intérêt cette maison pour trois mois à ce seigneur, qui y a été prendre les eaux. Le bourgeois en ce moment prie très-affectueusement ledit seigneur de le servir dans une occasion qui s'en présente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre service.

« Il ne faut pas que je laisse échapper cs cavalier de race plébéïenne, lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est devenu excessivement riche en peu de temps par la science des nombres. Il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôtel d'un grand, et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et l'abondance. Il a un équipage pour lui, un autre pour sa femme et un autre pour ses enfants. On voit dans ses

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LE DIABLE BOITEUX, T. II.

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