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De fçavoir maintenant fur quel modele ce fage Prince s'étoit reglé pour donner des Loix fi falutaires à un peuple groffier & ignorant, c'eft ce qu'il n'eft pas aifé de deviner. Si nous en voulons croire M. Huet, la chofe fera bientôt déci dée, puifque felon ce fçavant Prélat, Minos eft le même que Moyfe; & voici le parallele qu'il en fait. Moyfe & Minos, vivoient à peu près dans le même-temps (a). Diodore n'a donné pour femme à Minos, Ithone, dont le nom veut dire ansienne dans la langue Chaldaïque, que pour marquer que ce Prince étoit très-ancien. On ne fait venir de Phenicie la mère du Prince Cretois, que parce que les parens du Législateur Hebreu en étoient originaires. On n'a fait regner celui-là en Crete, que parce que celui-ci conduifit les Ifraëlites dans la Peleftine, dont le peuple étoit quelquefois nommé Cretois, comme Bochart le remarque après les Septante. Minos n'eut pour frere que Rhadamanthe, car Sarpedon étoit fils de Laos damie, & petit-fils de Bellerophon; Moyfe n'avoit auffi qu'un frere, nommé Aaron. Diodore ne donne que deux enfans au Légiflateur de Crete; celui des Hebreux n'en avoit qu'un pareil nombre. Le premier reconnoiffoit avoir reçu fes Loix de Jupiter Dieu avoit donné les fiennes au fecond. L'un s'entretenoit avec le Pere des Dieux de la Fable dans les antres du mont Ida; l'autre avec le Dieu d'Abraham & de Jacob fur le mont Sinaï. Homere ne donne qu'à Minos l'honneur d'avoir eu Jupiter pour maître; Dieu ne fe découvroit qu'à Moyfe, & il étoit le feul dépofitaire de fes volontés, Moyfe les faifant executer par Aaron, comme Minos par Rhadamanthe. Le Roi de Crete na paffé pour être le Roi de la mer, que parce que le Légiflateur Hebreu commanda aux flots de la mer Rouge de fe retirer. Celui-là n'a été regardé comme le juge des Enfers, terminant les differends qui furvenoient entre les deux autres, que parce que celuici établit un Confeil pour être foulage du détail des affaires, fe réservant la connoiffance des caufes les plus importantes. Hefiode ne donne au Roi de Crete le fceptre d'or de Jupiter,

(a) Il eft obligé en cet endroit d'aider un peu à la lettre, mais ce n'eft pas le feul endroit ou le parallele eft forcé..

que parce que l'Ecriture fainte parle de la Verge mysterieuse de Moyfe. Joseph, ajoute cet Auteur, a donc eu raifon de comparer ces deux grands hommes ; puifqu'à parler avec exaAtitude, il n'y a jamais eu d'autre Minos que Moyfe.

Mais avec le refpect que je dois à l'érudition de ce fçavant Prélat, le témoignage de toute l'Antiquité eft trop décifif,pour ne pas reconnoître d'autre Minos que le Législateur des Hebreux; & fans entrer dans la critique de ce parallele; que j'ai même bien adouci, il y a bien des traits qui ne convaincront pas les incrédules.

que

Salmafii,c.11.

Je ne nie pas toutefois Minos n'eût entendu parler de Moyfe; fa mere étoit Phenicienne, & apparemment plufieurs perfonnes vinrent de ce pays s'établir en Crete de fon vivant; je trouve entre autres un certain Atymnus, frere d'Europe, qui au rapport de Solin, fut honoré après la mort à Gortys, comme un Dieu: Gortynni & Athymnum colunt (1) Solinus, Europa fratrem (1); peut-être, & c'eft une conjecture que j'ofe ex emandat. ici hafarder, que ce Prince entretint fouvent fon neveu des Loix & de la Police qué Moyfe avoit établies parmile peuple Hebreu; qu'il l'aida même à rediger le Code de fes Loix; & que c'eft pour pour cela qu'il mérita les honneurs divins. On peut (2) In Miave, ajouter auffi que Marnas, qui felon Platon (2) étoit Se cretaire de Minos, venoit auffi du même pays; du moins eftil sûr que les Pheniciens avoient un Dieu de ce nom, mais qui étant, comme nous l'avons dit dans le premier Volume, la grande Divinité de la ville de Gaza, ne peut être le même que celui dont parle Platon. Quoiqu'il en foit, on peut raifonnablement conjecturer qu'une connoiffance, quoique confufe, des Loix de Moyfe, fervit de modele à celle du Roi de Crete.

Minos après avoir gouverné fon peuple avec beaucoup de douceur & de moderation, mourut dans l'Ifle de Crete, & (3) Voyez le y fut enterré: on mit fur fon tombeau cette Epitaphe (3),

Scholiafte de
Callimaque.

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ΜΙΝΟΩΣ ΤΟΥ ΔΙΟΣ ΤΑΦΟΣ

Minois F. Jovis fepulchrum.

Mais comme dans la fuite ce nom de Minos fe trouva

effacé,

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'effacé, & qu'il ne refta que les deux derniers mots de cette Epitaphe, Jovis fepulchrum, les Cretois publierent que c'étoit le tombeau de Jupiter. Ce ne fut point, au reste, par l'injure des temps, ni par aucun autre accident que cette Infcription fe trouva mutilée, mais par la malice des Cretois, comme l'a fort bien remarqué autrefois le Scholiaste de Callimaque. Ils vouloient fe glorifier par-là de poffeder le tombeau du Pere des Dieux, qu'ils fe vantoient d'avoir élevé pendant fon enfance; ce que le Poëte Callimaque leur reproché avec aigreur dans un Hymne adreffé à Jupiter, dont voici le fens: Les Cretois font toujours menteurs, puifqu'ils » fe vantent d'avoir votre tombeau, grand Roi, qui êtes tou» jours vivant ». (1) Et c'eft à cet endroit de cet ancien Poëte, (1)Hymn.in pour le dire en paffant, que l'Apôtre fait allufion, lorfqu'il Jovem, reproche au même peuple, avec les mêmes paroles de Callimaque, le défaut d'aimer à mentir, Cretenfes femper mendaces (a). 1st, rob no Un Prince qui avoit été fi équitable pendant fa vie, devoit être honoré après fa mort: auffi les Poëtes à qui il appartenoit de diftribuer les emplois de l'autre monde, ne manquerent pas de l'établir Juge de la Cour fouveraine de Pluton.

LS C11

J'ai dit dans le fyftême de l'Enfer poëtique, que les Grecs en avoient puifé l'idée chez les Egyptiens, & que lorsqu'ils voulurent, à l'exemple de cet ancien peuple, y établir des Juges, ils avoient choifi ceux d'entre leurs grands Hommes, qui avoient vécu avec le plus d'integrité; & qu'ils n'en avoient point trouvé qui meritaffent mieux cet honneur, que Minos, Eaque, & Rhadamanthe. Ils partagerent enfuite leurs fonctions: Eaque, au rapport de Platon, jugoit les Européens : Rhadamanthe qui avoit quitté le féjour de Crete pour aller s'établir en Afie, eut les Afiatiques pour fon partage, ой l'on comprenoit auffi les Afriquains: & Minos, comme le premier Président de la Cour infernale, décidoit les diffe

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(a) Il ne faut pas avoir égard à l'opinion de Stephanus qui fait voyager Minos en Phenicie, pour lui faire bâtir la ville de Tome III.

Minoa, que ceux qui en furent les fon-
dateurs nommerent ainfi en l'honneur du
fils d'Europe.

T

rends qui furvenoient entre les deux Juges. Tous les Poëtes conviennent de cette fuperiorité de Minos fur fes Colle←) Odysf. 11. gues. Homere (1) le représente avec un fceptre à la main affis au milieu des Ombres, dont on plaide les causes en sa présence; & Virgile ajoute qu'il tient à la main & remue l'Ur ne fatale où eft renfermé le fort de tous les mortels 2

Quæftor Minos Urnam movet,

pendant que le fevere Rhadamanthe fait executer dans le Tartare les jugemens que fon frere prononce (a).

fixiéme Livre

Ainfi, à prendre les chofes à la rigueur, Rhadamanthe n'eft là qu'un Juge fubalterne, & comme le Lieutenant criminel de Minos: il inftruit les procès, écoute & confronte les témoins, oblige les coupables, en les mettant à la question, à confeffer leurs fautes les plus fecretes; & après que fon frere (2) Voyez a jugé en dernier reffort, il fait executer fes fentences (2). Lacerda fur le Il n'eft pas aifé de fixer l'époque du regne de Minos I. Si de l'Eneïde. nous confultons les Marbres d'Arondel, dont l'époque est un peu mutilée, nous y trouverons que ce Prince vivoit du temps de Pandion I. Roi d'Athenes (b): ce que les Auteurs des Remarques fur ces anciennes Infcriptions, font tomber à l'an 1462. avant Jefus-Chrift: & ce qui fert à confirmer cette époque, c'eft que les Marbres joignent le regne de Minos avec l'invention du fer par les Dactyles Idéens, lorsque les forêts du mont Ida s'étant embrafées, ils virent couler ce méral que le feu avoit fondu; événement qui, fuivant un ancien Chronologue cité faint Clement d'Alexandrie (3) par doit tomber fur l'an du monde 2743. en fuppofant que l'Ere chrétienne a commencé après l'an 4005.

Eufebe favorife encore ce fentiment, en mettant le regne de Minos à l'an 32. de celui de Pandion, qui eft la cent

(3) Strom. 1.1.

(a) Gnoffius hac Rhadamanthus habet du- [
riffima regna,
Caftigarque, auditque dolos, fubigitque
fateri
Quæ quifque apud fuperos furto lætatus

inani

Diftulit in feram commissa piacula mortem. Æneid. 6.

(b) A quo Minos I. regnavit. L.inftauravit, & ferrum inventum eft in Ida, inventoribus Ideis Dactylis, Celmi....regnante. Athenis Pandione, &c. Ep. 11,.

cinquante-uniéme année de l'Ere Attique, c'est-à-dire, vingtfix ans plus tard. Mais je crois que ces fçavans hommes ont trop étendu les temps fabuleux, puifqu'il n'y a entre Minos I. & Idomenée, qui, felon Homere & tous les Anciens, assista au fiége de Troye, que cinq perfonnes, qui font quatre générations; Minos I. Lycafte, Minos II. Deucalion & Idomenée, qui étoit encore fort jeune. Ainsi, à compter avec Herodote, trois générations pour un fiécle, & une demie pour Idomenée,il s'enfuivroit que Minos n'a vécu que 120. ans avant la guerre de Troye: & cette ville ayant été prise, selon l'opinion la plus probable, l'an 1184. avant Jefus-Christ, on doit fixer l'époque que nous cherchons, à l'an 1304, avant l'Ere chrétienne On ne fçait pas au jufte combien de temps a regné ce grand Prince, le paffage où Homere (1) semble (1) Odyff. 19a lui donner neuf ans de regne, étant très-équivoque.

J'ai dit que Minos avoit eu deux freres, Rhadamanthe & Sarpedon : il eft à propos avant que de paffer plus avant, de raconter leur Hiftoire.

Rhadamanthe, fi nous en croyons Apollodore (2), Platon (3), Diodore (4), faint Auguftin (5), & prefque tous les Anciens, quoique quelques-uns d'eux n'en conviennent pas, étoit frere de Minos, qui au rapport de Platon, fe fervit utilement de ses lumieres pour compofer fes Loix, & les faire obferver avec exactitude; c'étoit un Prince d'une éminente vertu, le plus modefte & le plus, fobre de fon temps.

Apollodore eft le feul, que je fcache, qui dife qu'il se retira en Béotie, après avoir affaffiné fon frere Amphitryon; ce qui fans doute regarde un autre Prince du même nom, puifqu'il eft sûr, par le témoignage de tous les Anciens, que celui dont nous parlons ici, alla s'établir dans quelqu'une des Ifles de l'Archipel de la domination de fon frere, foit, comme le prétendent quelques Auteurs, que ce fût par politique que Minos jaloux de fa réputation, l'eût obligé à quitter l'Ile de Crete; ou plûtôt qu'il lui donna cet appanage, pour faire paffer par fon moyen la connoiffance de fes Loix jufques dans 'Afie. Diodore nous apprend qu'il fit plufieurs conquêtes dans les Ifles voisines, moins par la force de fes armes, que

(2) Liv. r. (3) In Minoe. De Civit. Deil. 18.

Liv. 4.

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