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là; ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise étoile de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour s'entretenir.

« Don Fabricio était avec sa chère Hipolite. Ils commençaient à se tenir des discours qu'ils s'étaient déjà tenus cent fois, mais qui, bien que répétés sans cesse, ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois courageusement sur Fabrice, qui n'eut que le temps de se mettre en défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se battit en désespéré. Il les blessa tous les trois ; et, leur présentant toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et de se sauver.

«Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappait après avoir impunément déshonoré sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolite, et lui plongea son épée dans le coeur ; et ses deux parents, très-mortifiés du mauvais succès de leur complot, se retirèrent chez eux avec leurs blessures.

a Demeurons-en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous les

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LB DIABLE BOITEUX. T. II.

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captifs, j'achèverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de quelle sorte, après que la justice se fût emparée de tous ses biens à l'occasion de ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait esclave en voyageant sur mér.

Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait, dit don Cléofas, j'ai remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avait l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous aie interrompu pour vous en demander la cause. - Vous n'y perdrez rien, répondit le démon : je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de savoir. Ce captif dont l'abattement vous à frappé est un enfant de famille de Valladolid. Il était en esclavage depuis deux ans chez un patron qui à une femme très-jolie : elle aimait violemment cet esclave, qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en étant douté, s'est hâté de vendre le chrétien, de peur qu'il ne travaillât chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce temps-là, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la liberté ne peut l'en consoler.

- Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Léandro Perez, Qui est cet homme-là ? » Le diable répondit : « C'est un barbier natif de Guipuscoa, qui va s'en retourner en Biscaye après quarante ans de captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de Valence à l'île de Sardaigne, il avait une femme, deux garçons et une fille: il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils qui, plus heureux que lui, a été au Pérou, d'où il est revenu avec des biens inimenses dans son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres.- Quelle satisfaction! reprit l’écolier. Quel ravissement pour ce fils de revoir son père et d'être en état de rendre ses derniers jours agréables et tranquilles!

- Vous parlez, répartit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de sentiment: le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace. L'arrivée imprévue de son père lui causera plus de chagrin que de joie : au lieu de le retenir dans sa maison à Guipuscoa, et de ne rien épargner pour lui marquer qu'il est ravi de le posséder, il pourra bien le faire concierge d'une de ses terres.

« Derrière ce captif qui vous paraît de si bonne mine, il y en a un autre qui res semble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe : c'est un petit médecin arago- : nais; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les Turcs ont su de quelle profes

sion il était, ils n'ont pas voulu le garder parmi eux : ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté, et qui ne l'ont ramené qu'à regret en Espagne.

« Vous qui êtes si compatissant aux peines d'autrui, ah ! que vous plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tête chauve une calotte de drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts à Alger pendant douze ans chez un renégat anglais son patron. - Et qui est ce pauvre captif? dit Zambullo.-C'est un cordelier de Navarre, répondit le démon : je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pâti comme un misérable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empêché plus de cent esclaves chrétiens de prendre le turban.

Je vous dirai avec la même franchise, répliqua don Cleofas, que je suis fâché que ce bon père ait été si longtemps à la merci d'un barbare.

Vous avez tort de vous en affliger, et moi de m'en réjouir, répartit Asmodée : ce bon religieux a si bien mis à profit ses douze années de souffrances, qu'il est plus avantageux pour lui d'avoir passé tout ce temps-là dans les tourments que dans sa cellule, à combattre des tentations qu'il n'aurait pas toujours vaincues,

- Le premier captif après ce cordelier,

dit Léandro Perez, a l'air bien tranquille pour un homme qui revient de l'esclavage: il excite ma curiosité à vous demander ce que c'est que ce personnage.

Vous me prévenez, répondit le boiteux, j'allais vous le faire remarquer. Vous voyez en lui un bourgeois de Salamanque, un père infortuné, un mortel devenu insensible aux malheurs à force d'en avoir éprouvé. Je suis tenté de vous apprendre sa pitoyable histoire, et de laisser là le reste des captifs; aussi bien, après celui-ci, il y en a peu dont les aventures méritent de vous être racontées. )

L'écolier, qui déjà commençait à s'ennuyer de voir passer tant de tristes figures, témoigna qu'il ne demandait pas mieux. Aussitôt le diable lui fit le récit contenu dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XX

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De la dernière histoire qu’Asmodée raconta: com.

ment, en la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce démon don Cléofas et lui furent séparés.

PAR

ABLOS de Bahabon, fils d'un alcalde de village de la Castille Vieille, après avoir partagé avec un frère et une sour la modique

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