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LA CHEMINÉE E. Nullement. La chambre, après lui, fut donnée à une femme ; j'en fus charmée, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une parure, et quarante ans écrits sur son front, lui donnaient un air de gravité qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des dévotes, je crus que c'en était une.

LA CHEMINÉE F. Vous vous trompiez peutêtre.

LA CHEMINÉE E. Je fus bientôt détrompée. C'était une femme prudente qui aimait son plaisir et chérissait sa réputation; et pour les concilier ensemble, elle venait du fond de sa province chercher à Madrid un asile contre la médisance : elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui elle faisait le voyage. Que je fus êtonnée à la première visite que lui rendit son amant. Elle vola entre ses bras : sa gravité se changea en une folle vivacité, et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace des an

nées.

LA CHEMINÉE F. La plaisante dévote!

LÁ CHEMINÉE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable ; aussi ne négligeait-elle rien pour conserver sa conquête; elle savait parfaitement qu'à son âge il est permis d'orner la nature et d'employer quelques artifices.

LA CHEMINÉE F. De quels artifices pouvait-elle se servir ?

LA CHEMINÉE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement, tout était employé: sa toilette durait ordinairement jusqu'à ce que son amant fût venu, et recommençait dès qu'il était sorti : elle étudiait sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur et de vivacité qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les complaisances, elle en possédait l'art à merveille.

LA CHEMINÉE F. Avec tout cela il n'était pas possible qu'elle ne se fît point aimer.

LA CHEMINÉE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus puissants sur le coeur d'un jeune homme : elle était riche et donnait largement. Or il faudrait avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une femme généreuse ; mais les jours de l'homme sont comptés. Lorsque ces deux amants étaient au comble de leurs plaisirs, le cavalier tomba malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus expérimentés médecins purent apporter.

LA CHEMINÉE F. Son amante en fut extré. mement touchée, sans doute ?

I.A CHEMINÉE E. Oui, elle pleura, reprit un air composé, et retourna édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide longtemps ; elle fut aussitôt habitée par une autre femme, dont la profession était de faire des mariages.

LA CHEMINÉE F. Voilà un plaisant métier.

LA CHEMINÉE E. C'est un métier trèscommun. Ces sortes de négociations demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait à fin l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau ! Elle avait le talent de faire passer pour très-riche le plus mince gascon, et donnait du lustre à la vertu la plus équivoque.

LA CHEMINÉE F. L'admirable femme!

LA CHEMINÉE E. Tout cela n'était pour elle qu'un jeu : elle aurait trompé toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un cloître la honte de sa vie passée; c'est ainsi que la dévotion me fit perdre cette habile négociatrice.

LA CHEMINÉE F. Heureusement votre indifférence naturelle vous empêcha de la regretter.

LA CHEMINÉE E. Cela est vrai : cependant, après elle, j'eus longtemps des personnages très-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosité seule amenait à Madrid, et qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective. Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous achèverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus à món foyer.

LA CHEMINÉE F. Adieu, ma chère voisine; je vous ferai souvenir de la parole que vous me donnez.

FIN DES CHEMINÉES DE MADRID,

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