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D'abord même la Sculpture fut très-grosiere, & ne monta que lentement à ce haut point de perfection où elle se fit admirer , sur-tout dans la Grece, par les chef-d'oeuvres qu'elle forma. Dès-là on doit supposer que les premieres Statues des Dieux, quoique dirigées par ce nouvel art, étoient encore très-groffieres. Les jambes, ni les bras n'étoient point sepa. rés, mais joints avec le reste de la matiere dont on s'étoit fervi pour en former la figure. Elles avoient les yeux fermés, & tout au plus les bras pendans , & comme collés le long du corps , & les pieds joints; rien d'animé, mulle attitude, nul geste

. C'étoient pour la plûpart des figures quarrées & informes, qui se terminoient en guaîne. Les cabinets des curieux fournissent plusieurs modeles de ces Statues ; on en déterre encore tous les jours , sur-tout en Egypte, & la marque la moins équivoque de leur antiquité est lorsqu'elles sont comme je viens de les décrire.

Elles demeurerent dans cet état , du moins dans l'Occident, jusqu'à Dedale, c'est-à-dire, jusqu'au temps de Minos fecond, & de Thefée. Ce n'est pas ici le lieu de parler de ce celebre Ouvrier , son article se trouvera à la place; mais je dois dire qu'il sçut donner à ses Statues des yeux, des pieds & des mains. Il y mit en quelque façon de l'ame & de la vie, & on fut si surpris de ce changement, que la renommée publia qu'il les animoit, les faisoit marcher , &c. Les Statues des Dieux y gagnerent, ce fut à les perfectionner que s'appliquerent sur-tout les ouvriers les plus habiles ; & avec le temps on vit paroître les chef-d'oeuvres des Phidias des Praxiteles, des Myrons, qui firent le principal ornement de la Grece , & attirerent , comme font encore aujourd'hui celles qui nous reftent, la juste admiration des connoisseurs. Telles sont entr'autres la Venus de Medicis, l'Antinoüs, l'Hercule , & de beau Jupiter qu'on voit encore, à Versailles.

I.

. Cependant, par je ne sçais quel respect pout l'antiquité, on conserva encore l'ancien goût dans ces Statues , qu'on nommoit Hermes. :

On appelloit de ce nom celles des Statues de Mercure qui étoient d'une figure quarrée , ordinairement sans bras &

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1.

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fans pieds, & qu’on plaçoit dans les carre-fours, sur les grands chemins, devant les Temples, & devant les maisons. Ciceron remarque

à cette occasion, qu'il n'étoit pas permis d'en mettre sur les sepulcres, mais il n'en rend pas la raison. Il sembleroit au contraire, que c'étoient les lieux où elles convenoient le mieux, puisque ce Dieu avoit soin des ames, & que c'étoit lui qui les conduisoit dans les Enfers, & qui les en ramenoit. : Quoique les Hermès ne dussent être que pour les Statues de Mercure , puisqu'elles portent son nom , on le donnoit cependant à toutes celles qui en imitoient la forme. Ainsi quand c'étoit Apollon qu'elles représentoient, on les nommoit Hermapollons. Si e’étoit une tête de Minerve, en Grec Athené, on les appelloit Hermathenes; & Hermeros, celles qui repréfentoient la tête de Cupidon, dont le nom Grec étoit Eros, ainsi des autres. Enfin cette maniere antique fue encore confervée dans les Statues du Dieu Terme, qui n'étoient que des pierres informes.

Les Villes de la Grece, malgré le progrès de la Sculpture, étoient remplies de ces fortes de Statues; & Thucydide nous apprend qu'une nuit on avoit coupé les têtes de toutes celles qui étoient à Athenes. On sçait qu'Alcibiade fut soupçonné de cet attentar , & qu'il fut banni pour cela. Il n'y avoit rien de prescrit touchant la mariere dont devoient être les Statues des Dieux. Comme la Sculpture est un art qui par de moyen

du dessein, & de la matiere folide imite la nature, elle a pour matiere le bois, la pierre , le marbre, lyvoire, differens metaux , comme l'or, l'argent, le cuivre, les pierres précieuses , &c. qu'elle comprend aulli la fonte, qu'on subdivise, en l'art de faire des figures en cire, & en celui de jetter en fonte toutes sortes de metaux. Les Statuaires avoient la liberté d'ufer de toutes ces matieres, & de toutes ces formes

les Statues des Dieux. L'histoire nous apprend qu'it y en avoit de toutes ces fortes, on en faisoit des bois les plus précieux , & les moins sujets à se corrompre. Celle de Jupiter à Sicyone étoit de buis; & à Ephese, celle de Diane étoit de cedre. Ailleurs on en trouvoit de citronnier, de z palmier , d'olivier , d'ébene , & de cyprès. Nous

pour

avons

34. c. 8.

avons déja parlé de celles d'or qui étoient dans le Temple de Belus à Babylone, & d'Apollon à Delphes. Nous avons fait la description de celle de Jupiter Olympien, où l'or étoit habilement mêlé avec l’yvoire , l'ébene, & les pierres précieuses ; chef-d'oeuvre que personne, selon Pline n'osa imiter : præter Jovem Olympium , quem nemo æmulatur (). Il seroit inutile de (1) Piine L. s'étendre sur celles de marbre ou de pierre , dont le nombre étoit infini ; j'ai nommé les principaux Ouvriers qui de ces differentes matieres avoient sçû faire des chef-d'æuvres. Si on a la curiosité de trouver des Statues de Dieux, de toutes les formes , & de toutes les matieres dont j'ai parlé, on n'a qu'à lire Pausanias , qui en décrit de toutes les fortes.

Generalement parlant les Statues des Dieux,après l'invention de la Sculpture, n'étoient que de terre moûlée, & fragiles comme de simples vases. Cet art de jetter la terre ou l'argile en moûle, est nommé filtilis, & les ouvrages qui en sortent, fictilia. L'Ecriture Sainte, les Prophetes surtout reprochent sans cesse aux Payens d'adorer de ces fortes d'Idoles. Dans la fuite on chargea ces Statues de differentes couleurs, & enfin on les dora. Les Romains dont la Religion annonça longtemps la simplicité de leurs mæurs, ne commencerent que fort tard à avoir de ces Statues dorées ; les leurs n'avoient eu jusques-là que la couleur de la terre dont elles étoient faites. . Pline louë cette premiere simplicité Romaine. Des hommes dit-il, qui honoroient sincerement de tels Dieux, ne doivent pas nous faire honte. tum effigies Deorum erant laudatissimæ , nec pænitet nos illorum qui tales Deos coluere. Ils ne faisoient cas de l'or, continuë cet Auteur, ni

pour eux, ni pour leurs Dieux. Juvenal parlant de la Statue de terre que Tarquin l'ancien fit mettre dans le Temple de Jupiter , l'appelle le Jupiter de terre , que l'or n'avoit point gâté, ni souillé.

Fictilis , & nullo violatus Jupiter auro. Tite-Live nous a appris l'époque de l'introduction des Statues dorées, dans Rome, & ce fut, selon lui, sous le Consulat de P. Cornelius Cethegus , l'an de la fondation de cette Ville 571, ou 572. Comme il n'y avoit rien de prescrit sur la matiere des StaTome 1.

Gg

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tuës des Dieux, il n'y avoit rien non plus d'établi sur la

grandeur qu'on leur devoit donner , & il dépendoit du caprice des Ouvriers , ou de la volonté de ceux qui les employoient, de les faire grandes ou petites. Ainsi pendant que les Egyptiens se faisoient honneur de ces Statues colossales , qu'on voyoit dans les vestibules de leurs Temples, on ne trouvoit souvent dans l'interieur de ces édifices

que

des Marmouzets, de petits Pygmées , qui attiroient le mepris & les railleries de ceux à qui il étoit permis de les voir, comme il arriva à Cambyse, lorsqu'il fut introduit dans le Temple de Vulcain à Memphis, ainsi que nous l'avons dit.

La Grece voulut quelquefois imiter la maniere Egyptienne dans ces Colosses, & elle avoit plusieurs Statues de les Dieux d'une énorme grandeur. Celle de Jupiter à Olympie, dont j'ai donné la description , & plusieurs autres encore, étoient beaucoup plus grandes que nature ; mais le plus extraordinaire de tous ces Colosses , étoit celui de Rhodes , qui représentoit Apollon, & qui fut regardé comme une des fept merveilles du monde. Cette Statue, ouvrage de Charès, qui fut douze ans à la faire, avoit soixante & dix coudées de haut ; & comme elle étoit placée de maniere que les deux pieds posoient fur deux môles , qui formoient le Port de la ville de Rhodes , les vaisseaux pafsoient à pleine voile entre ses jambes. Pour juger de l'énorme grandeur de ce Cololle, il suffit de dire qu'il y avoit peu de personnes qui pussent einbrasser un de ses pouces. Malgré la pesanteur de cette prodigieuse masse , malgré les dangers de la mer, & les temps ausquels elle étoit exposée, elle demeura cependant sur pied l'espace de 1360. ans, & ne tomba que par un tremblement de terre. Un Marchand Juif l'acheta des Sarasins, & l'ayant fait mettre en pieces, en chargea neuf cens chameaux.

Ce n'étoient pas seulement les Egyptiens & les Grecs, qui avoient de ces figures colofsales, les Romains voulurent les imiter en cela , & on comptoit à Rome cinq de ces colosses , deux d'Apollon , deux de Jupiter , & un du Soleil, car le Soleil étoit souvent distingué d'Apollon; sans parler de deux autres, dont l'un représentoit Domitien, l'autre Neron: mais comme si ces sortes de Statues n'avoient du appartenir

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qu'aux Dieux , on fit mettre fur cette derniere une tête
d'Apollon.

C'étoient-là des ouvrages singuliers ; mais ordinairement
les Statues des Dieux imitoient la belle nature, sur-tout quand
elles devoient être posées à portée de la vuë. Ainsi celles
des Dieux étoient un peu plus grandes & plus fortes que
celles des Déesses , au sujet desquelles les Ouvriers habiles
s'attachoient sur-tout à imiter la delicatesse & la mollesse du
sexe.

Il y avoit cependant des Dieux dont les Statues étoient
ordinairement petites , & peut-être qu'elles devoient l'être.
Celles des Pataïques, ou Paræques, qu'on mettoit sur la
pouppe des vaisseaux, étoient de ce genre, si nous en croyons
Herodote (1), ainsi que celles des Dieux Lares , des Ca- (1) Liv. 2.
bires , & quelques autres. Il y en avoit dont les Statues
étoient monstrueuses , & qui representoient des têtes de
chien , de chat, de bouc, de finges, de lion, &c. comme
nous le dirons en parlant des Dieux d'Egypte.

Le nombre des Statues des Dieux étoit immense, non seulement dans la Grece & dans l'Italie, mais aussi dans les pays Orientaux ; & rien n'est plus propre à le faire connoître que l'expression de l'Ecriture Sainte, qui nomme la Chaldée une terre d'Idoles. Ainsi on en trouvoit par-tout, dans les Temples, où elles étoient sur des pieds-d'estaux, ou placées dans des niches, dans les places publiques, aux portes des maisons ; & hors des villes, dans les grands chemins ; & dans les champs. On ne peut rien ajouter au respect qu'on avoit pour elles : lorsqu'on passoit auprès, on se profternoit, ou on portoit la main à la bouche , pour marquer qu'on les adoroit. C'étoit en elles qu'on mettoit toute la confiance. On leur faisoit des væux, on leur offroit des sacrifices , on leur adressoit les prieres : c'étoit d'elles qu’on attendoit la santé & les autres biens, comme la délivrance des maux, & des calamités publiques. Ce respect & cette confiance étoient fondés non feulement sur ce qu'elles representoient les Dieux, mais parce qu'on croyoit aussi qu'ils y habitoient eux-inêmes, & écoutoient de-là les voeux & les prieres. Au jour des Fêtes de chacun de ces Dieux, on avoit soin de parer leurs Statues , de

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