Imágenes de páginas
PDF
EPUB

contient deux corps de logis séparés. L'un est occupé par le proprietaire , qui est ce vieux Cavalier qui tantôt se promene dans son appartement , & tantôt fe laisse tomber dans un fauteuil. Je juge, dit Zambullo, qu'il roule dans sa tête quelque grand projet. Qui est cet homme-la? Si l'on s'en rapporte à la richesse qui brille dans la maison, ce doit être un Grand de la premiere Classe.: Ce n'est pourtant qu'un Contador , répondit le Démon. Il a vieilli dans des emplois très-lucratifs; il a

quatre millions de bien. Comme il n'est pas sans inquiétude sur

les moyens dont il s'en servi pour les amasser, & qu'il se voit sur le point d'aller rendre ses comptes dans l'autre monde , il est devenu fcrupuleux; il songe à bâtir un Monastere. Il se flate qu'après une fi bonne ouvre il aura la conscience en repos. Il a déja obtenu la permission de fon

der un Couvent; mais il n'y veut mettre que des Religieux qui soient tout ensemble, chastes , lobres & d'une extrême humilité. Il eft fort embarrassé sur le choix.

Le second corps de logis eft habité par une belle Dame qui vient de se baigner dans du lait , & de se mettre au lit tout-à-l'heure. Cette voluptueuse personne est veuve d'un Chevalier de saint Jacques, qui ne lui a laissé pour tout bien qu’un beau nom. Mais heureusenient elle a pour amis deux Conseillers du Conseil de Castille, qui fontà frais communs la dépense de sa maison,

Oh! oh ! s'écria l'Ecolier , j'entens retentir l'air de cris & de la mentations. Viendroit-il d'arriver quelque malheur ? Voici ce que c'est, dit l'Esprit: deux jeunes Cavaliers joüojent ensemble aux car, țes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes & de chandelles

allumées. Ils se sont échauffés sur un coup, ont mis l'épée à la main, & se sont blessés tous deux mortellement. Le plus âgé est marié, & le plus jeune est fils unique ; ils vont rendre l'ame. La femme de l'un & le pere de l'autre, avertis de ce funefte accident, viennent d'arriver. Ils remplissent de cris tout le voisinage. Malheureux enfant, die le

pere en apostrophant son fils, qui ne sçauroit l'entendre, combien de fois t'ai-je exhorté à renoncer au jeu? combien de fois t'ai-je prédit qu'il te coûteroit la vie? Je déclare que ce n'est pas ma faute , si tu péris misérablemenr. De son côté la femme se désespere; quoique son époux ait perdu au jeu tout ce qu'elle lui a apporté en mariage , quoiqu'il ait vendu toutes les pierreries qu'elle avoit, & jusqu'à ses habits, elle est inconsolable de la perte. Elle mau dic les cartes qui en sont la cause; elle maudit celui qui les a inventées ; elle maudit le Tripot & tous ceux qui l'habitent.

Je plains fort les gens que la fureur du jeu posséde , dit Don Cléofas, ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation. Grar ces au Ciel, je ne suis point antiché de ce vice-là Vous en avez un autre qui le vaut bien, reprit le Démon. Est-il plus raisonnable, à votre avis, d'aimer les Courtisannes ? & n'avez-vous pas ce soir couru risque d'être tué par des Spadassins ? J'admire, Messieurs, les hommes, leurs propres défauts. leur paroiffent des minuties , au lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un mycroscope.

Il faut encore, ajoûnta-t-il, que je vous présente des images triftes. Voyez dans une maison à deux pas du Tripot , ce gros homme étendu sur un lit. C'est un malheureux Chanoine qui vient de tom

V

ber en apoplexie. Son neveu & fa petite niéce , bien loin de lui donner du secours, le laissent mourir & fe saisissent de ses meilleurs effets, qu'ils vont porter chez des recéleurs ; après quoi, ils auront tout le loisir de pleurer & de lamenter.

Remarquez - vous près de-là deux hommes que l'on ensevelit. Ce sont deux freres. Ils étoient malades de la même maladie, inais ils se gouvernoient differemment; l'un avoit une confiance aveugle en fon Medecin , l'autre a voulu laisser agir la nature ; ils sont morts tous deux : celui-là pour avoir pris tous les remedes de fon Dodeur, celui-ci pour n'avoir rien voulu prendre. Cela est fort embarraffant , dit Léandro. Eh !

que

faut il donc que fasse un pauvre malade ? C'est ce que je puis vous apprendre , répondit le Diable. Je sçais bien qu'il y a de bons

« AnteriorContinuar »